Garantir le rejet de son article scientifique en huit étapes faciles

Appliquez ces quelques conseils pour vous assurer que le taux de rejet de vos articles scientifiques atteigne des sommets.

Bien sûr, pour vous assurer un rejet étincelant, ou du moins pour éviter de voir votre article publié, le mieux que vous pouvez faire est de résister à toute envie d’écrire. Retenez-vous d’écrire la moindre ligne, le moindre paragraphe. Effectuez des exercices de respiration, méditez, ou même, initiez-vous à la baignade nordique pour refroidir (de manière plus ou moins littérale) toute envie de rédiger. Convenons-en toutefois, la plupart d’entre nous seront incapables d’atteindre un tel niveau de maîtrise intérieure. Nous ne résisterons pas à l’idée de rédiger et subirons des rechutes régulières. Mais ne désespérons pas, tout n’est pas perdu! Ce petit guide améliorera les chances de rejet de votre article écrit en anglais[1]. Ces conseils s’adressent aux francophones qui rédigent en anglais, puisque le taux de rejet des articles rédigés par les locuteurs anglophones non natifs est plus élevé que celui des locuteurs natifs (vous partez donc avec une longueur d’avance sur certains de vos collègues dans la course à la non-publication [Bahji A., Acion L., Laslett A.-M., Adinoff B., 2023]). Puisqu’une majorité d’articles scientifiques sont rédigés en anglais, les exemples présentés ici le sont aussi.


Photo : Guille Pozzy

1. De la voix passive, abusez!

Rien de mieux pour rendre un texte incompréhensible que d’écrire toutes les phrases à la forme passive, qui permet d’éviter de nommer le sujet clairement et donne un air sibyllin à vos écrits. Traditionnellement, les normes de rédaction scientifique allaient en ce sens, et certaines personnes y dérogent aujourd’hui naturellement au profit de formulations directes et de verbes qui allègent et clarifient le texte (Alley, 2018). C’est la perspective de l’action qui distingue la voix passive (le sujet subit l’action) de la voix active (le sujet réalise l’action).

Exemple de phrase à la voix passive :

The quality of each study was independently assessed by two reviewers and the disagreements were resolved by a third reviewer.

Et à la voix active :

Two reviewers independently assessed the quality of each study, and a third reviewer settled the disagreements.

Pour éviter que votre article ne soit publié, éliminez autant que possible les phrases écrites à la voix active, qui entraînent un ton trop dynamique et clair.

2. Les longues propositions en début de phrase, on en redemande

Communément appelée front-loading en anglais, cette construction de phrase typiquement française est des plus étonnantes en anglais. Elle consiste à utiliser un très long complément de phrase avant même de nommer le sujet de ladite phrase. Cette structure a tendance à suffoquer les lecteurs, qui tentent désespérément de comprendre ce dont on parle pour y rattacher le complément qu’ils et elles viennent de s’essouffler à lire.

Front-loading (structure typiquement française) :

In order to enhance the external validity of the previous results, better methodological descriptions are necessary.

Phrase présentant le sujet d’abord :

Better methodological descriptions are essential to enhance the external validity of previous results.

On remarque aussi que le fait de modifier la structure de phrase pour nommer d’abord le sujet élimine aussi la voix passive… à vous de juger!

3. Les verbes au cœur de la phrase, comment les éviter?

Quand on s’intéresse à la stylistique comparée de l’anglais et du français, on réalise que le cœur de la phrase, en anglais, c’est le verbe. C’est lui qui dynamise le discours, contrairement au français où c’est le nom (substantif) qui joue ce rôle. Pour ne pas risquer une phrase trop idiomatique (« qui sonne anglais »), on évite donc à tout prix les verbes forts (surtout les verbes à particule, comme turn out, stand out, etc.) et on les remplace par des mots terminant en -tion (très usités en français, mais pas en anglais, maux de tête assurés pour votre lectorat anglophone). Tenez-vous donc loin des verbes à particule, au risque de rendre votre texte trop accessible…

Phrase où le nom est au cœur de l’idée :

The segmentation of the gait cycle in multiple phases by the detection of gait events […]

Phrase où le verbe est au cœur de la phrase :

Segmenting the gait cycle using gait event detection in multiple phases […]

4. Toujours plus de répétitions!

Quoi de mieux que d’accabler l’équipe éditoriale qui lira votre article en répétant plusieurs fois la même information?

The target firms may mislead acquirers with wrong information to justify a higher purchase price…

Ici, le verbe mislead signifie la même chose que « to give wrong information ».

5. Votre voisin, il sait faire ça, de la révision!

Bien sûr, vous pourriez faire appel à des langagiers ou langagières chevronné·es, mais, on le sait bien, n’importe quelle personne qui parle anglais peut effectuer la révision linguistique de votre texte spécialisé. Alors, pourquoi chercher plus loin que chez votre voisin bilingue?

Surtout, tenez-vous loin des réviseurs qui clament être au-dessus des autres bilingues avec des arguments tels que : « […] you can only spot mistakes that you know are mistakes. For the rest, hire a proofreader. » – Melanie Cotton, réviseure (spécialiste de la clarté des textes)      

6. Votre domaine, pas si compliqué que ça

Nul besoin de choisir des réviseurs qui comprennent le sens des démarches ou des conclusions que vous décrivez dans vos articles. Tout ce que vous voulez, c’est une révision linguistique! Il n’est pas nécessaire de trouver quelqu’un qui comprend vraiment ce dont vous parlez et qui pourrait dénicher les problèmes de sens ou même peut-être les erreurs qui se sont glissées dans le texte. De l’anglais, c’est de l’anglais, pas besoin de chercher plus loin.

7. Les recommandations, c’est bon pour les dentistes

Vos collègues universitaires sont déjà lotis de langagiers professionnels dont les services les aident dans leur quête à la publication? Ne tombez pas dans le panneau, c’est le meilleur moyen de faillir à votre propre quête de non-publication!

8. L’option de la dernière chance

Si le désespoir vous gagne et que vous ne pouvez appliquer les conseils présentés ici, saisissez l’option de la dernière chance, ce filet de sécurité qui garantit un rejet rapide et sans appel. Soumettez votre article au Journal of Universal Rejection. Le comité d’édition vous assure un rejet dans les quelques heures. Vous pouvez en outre soumettre dans la langue de votre choix, n’hésitez donc pas à nous faire traduire l’article en nous précisant votre besoin d’échec, et nous ferons une entorse à nos pratiques en utilisant l’IA pour vous présenter un résultat médiocre, et espérons-le, des moins compréhensibles…


[1] Avis de non-responsabilité : L’application des conseils prodigués dans ce billet améliore grandement la probabilité de rejet, mais nous ne pouvons en garantir l’efficacité. Demandez toujours conseil à votre langagier professionnel avant d’entreprendre tout changement de méthode de rédaction ou de révision.

Références :

Alley M. (2018). The Craft of Scientific Writing (4e éd., p. 53‒58). Springer.

Bahji A., Acion L., Laslett A.-M., Adinoff B. (2023). Exclusion of the non-English-speaking world from the scientific literature: Recommendations for change for addiction journals and publishers. Nordic Studies on Alcohol and Drugs. 40 (1). https://doi.org/10.1177/14550725221102227.