Relatives et articles : l’importance de la précision
- François Champagne
- Rédaction, Traduction
Si le contresens flagrant saute aux yeux, une relative mal employée ou un article mal choisi passe souvent inaperçu, tout en modifiant subtilement le sens du texte. Et ce sont-là les deux points que je souhaite aborder brièvement ici, car je vois ce type de cas assez souvent en révision, même chez des gens qui ont fait leurs preuves. Deux distinctions méritent une attention particulière : celle entre la relative explicative et la relative déterminative, et celle entre l’article défini et l’article indéfini. Voyons pourquoi elles comptent et comment les maîtriser.
La relative déterminative et la relative explicative : deux fonctions, deux sens
Rappelons d’abord la différence. La relative déterminative restreint le sens de l’antécédent : elle indique de quel élément précis on parle et ne peut être supprimée sans changer le sens de la phrase. La relative explicative, elle, ajoute une information accessoire sur un antécédent déjà identifié; on peut la retirer sans altérer le sens fondamental de l’énoncé. En français, la distinction se marque par la ponctuation : la relative explicative est encadrée de virgules, la déterminative ne l’est pas.
Comparons :
Les membres du personnel qui ont suivi la formation ont reçu une prime. (déterminative : seuls ceux qui ont suivi la formation ont reçu une prime)
Les membres du personnel, qui ont suivi la formation, ont reçu une prime. (explicative : tout le monde a suivi la formation, et tout le monde a reçu une prime)
La première phrase établit une condition ; la seconde affirme un fait général. La présence ou l’absence de deux virgules fait basculer le sens du tout au tout.
Ce que l’anglais signale
L’anglais marque cette distinction de manière assez systématique, et le traducteur a tout intérêt à y être attentif. Plusieurs indices permettent de trancher.
La ponctuation. Comme en français, l’anglais soigné encadre la relative explicative de virgules et laisse la déterminative sans ponctuation.
The candidates who passed the exam will be contacted. → relative déterminative
The candidates, who passed the exam, will be contacted. → relative explicative
Le choix de « that » et « which ». En anglais soigné, surtout en registre nord-américain, that introduit une relative déterminative, tandis que which introduit le plus souvent une relative explicative (précédée d’une virgule).
The report that the committee approved is now public. → déterminative
The report, which the committee approved last week, is now public. → explicative
Le traducteur doit reproduire la même valeur en français, et donc gérer la ponctuation en conséquence :
Le rapport qu’a approuvé le comité est désormais public.
Le rapport, qu’a approuvé le comité semaine dernière, est désormais public.
Cet enjeu n’est pas cosmétique. Prenons un exemple où l’erreur fausse réellement le message :
The drivers who were speeding received a fine.
Si l’on traduit par Les conducteurs, qui roulaient trop vite, ont reçu une amende, on affirme que tous les conducteurs roulaient trop vite et ont tous été sanctionnés. Or l’original, sans virgules, dit l’inverse : seuls ceux qui roulaient trop vite ont été sanctionnés. La traduction juste est :
Les conducteurs qui roulaient trop vite ont reçu une amende.
Une simple paire de virgules transforme une minorité fautive en culpabilité collective. Dans un texte juridique, médical ou technique, ce genre de glissement peut avoir de graves conséquences.
Le cas de l’antécédent unique
Certains antécédents, par nature uniques, n’admettent qu’une relative explicative, puisqu’il n’y a rien à restreindre. On ne peut pas restreindre un nom propre ou un référent unique :
Marie, qui dirige le service, présentera le projet. (et non Marie qui dirige le service…)
Le Soleil, qui est l’étoile la plus proche de la Terre, …
L’anglais fonctionne pareillement, et le traducteur attentif au sens reproduira naturellement la bonne structure.
L’article défini et l’article indéfini : présenter ou rappeler
La deuxième distinction que je souhaite souligner touche les déterminants. L’article défini (le, la, les) renvoie à un élément identifié, connu ou unique. L’article indéfini (un, une, des) introduit un élément nouveau ou non spécifié. En traduction, le danger vient surtout du fait que l’anglais et le français ne distribuent pas les articles de la même façon, et qu’un calque mécanique mène souvent à un contresens.
L’absence d’article au pluriel en anglais
Lorsque l’anglais oppose explicitement the et a/an, la distinction est généralement à conserver :
I need a translator. → J’ai besoin d’un traducteur. (n’importe lequel)
I need the translator. → J’ai besoin du traducteur. (celui dont il a été question)
Inverser les deux change la situation décrite. J’ai besoin du traducteur présuppose un traducteur déjà identifié dans le contexte; j’ai besoin d’un traducteur exprime un besoin général. Ce qui semble interchangeable hors contexte ne l’est plus dès qu’on tient compte de la situation d’énonciation.
Quand l’anglais n’a pas d’article
La difficulté s’accentue avec les noms employés sans article en anglais, notamment les pluriels et les indénombrables à valeur générale. Le français, lui, exige presque toujours un déterminant, et le traducteur doit choisir :
Translators play a key role in international trade. → Les traducteurs jouent un rôle clé dans le commerce international.
Ici, l’anglais sans article exprime une généralité; le français rend cette valeur générique par l’article défini les, et non par l’indéfini des. Écrire Des traducteurs jouent un rôle clé… restreindrait le propos à certains traducteurs seulement, ce qui trahit l’intention de l’original. À l’inverse :
We are looking for translators. → Nous recherchons des traducteurs.
Cette fois, il s’agit bien d’un sous-ensemble indéterminé : l’indéfini des s’impose. Le même anglais sans article appelle donc tantôt le défini, tantôt l’indéfini, selon que l’énoncé exprime une généralité ou une indétermination. C’est le sens, et non la forme anglaise, qui doit guider le choix.
Un exemple où l’article porte tout le sens
Comparons deux titres d’article :
A solution to the crisis → Une solution à la crise (une parmi d’autres possibles)
The solution to the crisis → La solution à la crise (la seule, celle qui est définitive)
Le passage de un à le fait toute la différence entre une proposition modeste et une affirmation péremptoire. Un traducteur qui choisit l’article au hasard peut promettre bien plus (ou bien moins) que l’auteur ne le voulait.
Le réflexe à cultiver
Ces deux distinctions ont un point commun : elles nous obligent à nous demander non pas quels mots dit l’original, mais quelle relation il établit entre les éléments. La relative restreint-elle ou commente-t-elle? L’article présente-t-il du neuf ou rappelle-t-il du connu? Répondre à ces questions avant de rédiger, c’est se prémunir contre des contresens d’autant plus dangereux qu’ils sont discrets.
En traduction professionnelle, la fidélité ne se joue pas seulement dans le choix du vocabulaire. Elle réside également dans ces microdécisions grammaticales qui, mises bout à bout, font la différence entre le texte cible qui dit à peu près la même chose que le texte source et celui qui dit exactement la même chose.
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